"Identité plurielle et traversée des cultures" PDF Imprimer Envoyer

Mardi 12 mai 2009

La salle de l’hôtel Le Belvédère était pleine ce mardi 12 mai pour la rencontre-débat organisée par notre association. Marie Bouazzi a rappelé nos précédentes rencontres-conférences liées à ce thème :

  • Décembre 2002 « Passeurs de Rives - Changements d’identités dans le Maghreb colonial » Claude Liauzu
  • Avril 2003 « La citoyenneté, une notion en évolution : nationale, plurielle, mondiale ? » Catherine De Wenden
  • Mai 2003 « Qu’est-ce qu’un Français, en France et à l’étranger ? Histoire de la nationalité française de la Révolution à nos jours » Patrick Weil spécialiste de l’histoire de la nationalité, Directeur de recherche au CNRS

Ces thèmes, différents et liés, de/des identités, des citoyennetés, des nationalités, des cultures multiples, nous interpellent. Nous en vivons tous les aspects dans notre vie de Français de Tunisie : 70% d’entre nous sont aussi tunisiens, certains possèdent d’autres nationalités, pour ne parler que de nationalité administrative.
Que peut-on dire de l’identité, ou des identités, ou de l’identité multiple, à travers les cultures ?

Silvia Finzi, directrice du centre culturel Dante Aleghieri, professeur à l’Université de la Manouba, a répondu à notre invitation pour animer et diriger cette rencontre. Ecoutons-la.Le vaste débat sur la pluralité culturelle d’un individu, d’un groupe ou d’un pays est un débat politique entre la gauche et la droite ; il n’est pas dépassé car il pose la question : « quelle société pour notre futur ? »La notion d’identité plurielle est historique et a évolué : elle a été affirmation des multiples facettes du moi, revendication à la différence, s’est inscrite dans des prétentions universalistes. La crise du 20ème siècle a morcelé ces prétentions permettant l’émergence d’aspects résiduels de notre identité collective.

L’identité comme récit, mémoire, témoignage, fragments, frontières, comme entre-deux. donc pas seulement écrite comme un jeu de miroirs, mais aussi comme « je » multiple et morcelé. La différence et l’altérité qui nous définit, portée comme élément constitutif de soi n’engendre-t-elle pas, au nom du respect de la pluralité identitaire, repli, refus de l’autre et enfermement, contraire au projet commun de construction d’une société ?

Nous avons choisi d’aborder la question de l’identité plurielle, par le biais d’une approche plurielle

Rachida Triki
, philosophe, Université de Tunis
« Créer, c’est oser un devenir qui est toujours une aventure » (Deleuze). Cela est offert à ceux qui vivent dans le transculturel, car ils ne s’attachent pas à des référents obligés. La capacité d’adapter sa manière de créer à sa manière d’être, c’est l’ouverture aux autres, l’ouverture à l’altérité que l’artiste découvre en lui-même. Le ressort de la transculturalité se manifeste dans le défi face aux attentes. Le fait de ne pas se retrouver totalement dans une œuvre pousse à des questionnements. La Tunisie est elle-même une source plurielle ; elle présente une richesse transculturelle que l’artiste est capable de capter par sa sensibilité. Aïcha et Marianne vont nous en présenter deux beaux exemples.

Aïcha Ibrahim,
enseignante et écrivaine
Nous écrivons avec TOUTES ces identités là qui forment une identité inscrite dans l’espace méditerranéen. Lecture de Kûfia, Extrait de l’ouvrage Le sarment, en cours de publication.

[…] Les femmes et les hommes du Moyen Age chrétien et musulman avaient porté un genre de calotte ronde dont l’origine était andalouse. La kûfiya se dit en espagnol cofia et ce même mot a donné en français : coiffe, mais il serait d’abord passé à la langue germanique : kufiya, qui signifie casque, lequel mot viendrait du bas latin cofea.Lorsque la reine Constance mourut en l’an 1222, elle fut enterrée dans la cathédrale de Palerme. Elle portait alors sur sa tête une superbe coiffe ronde. La Kûfiya mortuaire aurait été une création des ateliers du palais royal de Palerme qui avaient hérité de la tradition orientale des Tiraz […]Je remontais le cours du fleuve Temps pour pénétrer à l’intérieur des arcanes, en clair-obscur, celles que les peuples modèlent en transmissions et transferts culturels afin de former, à leur insu, le grand temple de la civilisation humaine. « Dis-moi comment tu t’habilles et ce que tu manges et je te dirai à quelle culture tu sembles appartenir. Ce que tu crois être tien et détenir depuis toujours, ne l’est pas » me susurre une voix caverneuse, comme sortie des profondeurs de la terre.

Marianne Catzaras
Poète et photographe d'art, Marianne Catzaras déploie dans son nouveau recueil intitulé « Intranquilles les roses », son histoire personnelle ; de l’île où elle est née, à ses origines grecques, l’intranquillité s’est répandue dans tous les lieux. Comme si l’exil enfantait son essaim d’intranquillité… A paraître.

Habib Kasdaghli, historien, Université de la Manouba,
La discipline historique se méfie traditionnellement des petites communautés dont la place est souvent occultée. En Tunisie, la situation de départ étant anticolonialiste, l’histoire a d’abord écrit le fait majeur : la lutte pour la libération ; elle a écrit la gloire, la nation, le pouvoir, les victoires. Le fait pluriel a ainsi été laissé dans les marges.Depuis une quinzaine d’années, des enquêtes de terrain sont menées par des historiens afin d’examiner les strates, la sédimentation, de retrouver les fragments de ce qui constitue la mosaïque des communautés méditerranéennes de Tunisie.L’histoire plurielle essaie de leur redonner une place, de rendre visible ces différentes expériences humaines, notamment à travers les communautés confessionnelles.

Nadia Ghrab
, vice présidente de Français du Monde – ADFE Tunisie, professeur, Université de Tunis – El Manar
Il existe de multiples dimensions de l’être. Les communautés rassemblent ceux qui ont un point commun, les différenciant des autres. Il serait dangereux de superposer les contours qui correspondent aux différentes dimensions. Cela conduirait à la définition de blocs monolithiques et étanches, destinés à s’affronter. Chacun de nous construit librement sa personnalité à partir d’un héritage, et aussi d’éléments choisis de son histoire personnelle. Une même personne est ainsi rattachée à plusieurs communautés, ce qui crée un réseau fécond de relations entre tous les hommes. Ceux qui sont au carrefour de plusieurs communautés sont créateurs de ponts et de passerelles. Les valeurs sont universelles, les modalités de leur expression peuvent être spécifiques à une culture. J’ai choisi d’adhérer à l’association Français du Monde ADFE – Tunisie, à cause de ses valeurs de gauche, vécues dans une ouverture sur l’universel, à partir de nos attaches françaises et de notre ancrage en Tunisie.

Durant le débat qui a suivi, diverses interventions dans la salle, auxquelles ont réagi les intervenants, ont abordé les questions suivantes :
- L’intolérance religieuse, résultat de l’ignorance du fait religieux ou de l’histoire
- Autour du dernier livre d’Amin Maalouf et du thème de son livre le plus connu Les identités meurtrières : se revendiquer d’une identité en soi ne doit pas être refus de l’autre, mais ouverture. La référence doit être la citoyenneté, partage de valeurs communes au-delà de toutes convictions.
- La nécessité d’une révolution linguistique en prenant pour exemple le concept occidental de Maghreb « arabe » qui n’est arabe qu’à 70 %, et l’occultation des minorités ethniques dans de nombreux pays.
- Les craintes et inquiétudes de ceux qui vivent la pluralité et la traversée des cultures, étrangers dans un pays d’expatriation et étrangers lors du retour au pays natal, ou le devenir d’enfants issus de plusieurs cultures.
- la pluralité peut elle être vécue comme espoir humaniste ?
- Les problèmes posés par la coexistence familiale de confessions, langues, valeurs, modes de vie différents et la douleur que cela peut engendrer lorsque le conflit n’est pas dépassé.
- La différence entre les concepts de civilisation et de culture. «Tout se fait par transfert et refus » Fernand Braudel